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Pensée idéologique et économie de marché moderne

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Plusieurs « idées » sur la nature de la nature humaine circulaient au début de l’époque moderne : elles se disputaient l’attention du public et lent pour s’imposer en tant que cadre général d’une nouvelle cosmologie. Ce fut l’ère de la « conscience idéologique ».

Pour Hobbes, on la nature humaine était avide et nécessitait la contrainte d’un social. Pour John Locke, les humains étaient, à leur naissance, des pages blanches, sauf en ce qui concernait leur prédisposition à accumuler, et il fallait les éduquer en vue d’une vie vertueuse. Pour Rousseau, ils naissaient bons à l’état de nature mais risquaient fort d’être corrompus par la société. Pour Jeremy Bentham, c’étaient des êtres utilitaristes qui s’efforçaient de maximiser leur plaisir et de minimiser leur douleur, et ils t donc des structures sociales pour promouvoir le souhaitable et l’indésirable. Pour Thomas Jefferson, ils naissaient avec une prédisposition inaliénable à assurer leur vie, leur liberté et leur bonheur : irions donc des êtres en quête d’auto-accomplissement.
Dans toutes ces visions de la nature humaine, il allait de soi que la ce cardinale était l’individu. Un très large consensus régnait tais sur ce point : chacun jouissait de sa conscience de soi unique à lui.
Ce qui frappe dans cette conscience, c’est que l’être humain est un à la fois pensant et sentant. D’où l’une des questions cruciales de l’éternité : lequel de ces deux modes – le sentiment ou la pensée  est pertinent pour comprendre la « nature humaine » ? Comment interagissent-ils ? L’un des deux est-il une meilleure mesure de la conscience que l’autre ? L’ère de la conscience idéologique tourne entièrement autour de l’affrontement de deux réponses rivales à la question  respectif de ces activités mentales – laquelle est la fenêtre qui ouvre authentiquement sur l’âme et laquelle n’est qu’une auxiliaire, ou, pis encore, une diversion ou un obstacle.
À ce sujet, les philosophes des Lumières avaient des positions antagoniques. Selon John Locke, on l’a dit, les sensations corporelles arrivent au cerveau, où l’esprit les organise en idées et en modes d’action rationnels. Autrement dit, c’est notre esprit qui nous dit ce que nous sentons. Hume n’était pas d’accord. Ce sont nos sentiments qui créent nos idées, soutenait-il1. Nous sentons d’abord les choses, puis nous en tirons des catégories abstraites  l’amour, la haine, le désir , et enfin nous nous servons de ces catégories comme métaphores pour interpréter les expériences comparables.
Les philosophes des Temps modernes, à de rares exceptions près, préféraient définir la nature humaine dans une perspective rationaliste. Mais sonder les abîmes émotionnels de l’âme et du psychisme humain intéressait davantage les romanciers, les dramaturges et les poètes. Ils y ont trouvé d’abondants matériaux pour leurs histoires, à une époque où une bourgeoisie émergente débordait d’enthousiasme pour son individualité et de curiosité pour les mécanismes des émotions humaines.
Cet intérêt croissant pour r expression de ses sentiments était, dans une certaine mesure, une réaction contre l’ascétisme strict de la théologie calviniste et le rationalisme détaché des philosophes des Lumières. Réformateurs austères et rationalistes éclairés avaient beaucoup de points communs. Ils étaient tous bien décidés à trouver la certitude dans l’univers. Les protestants voulaient la chercher dans la théologie de l’élection et de la grâce de Dieu, les philosophes des Lumières dans l’exactitude des lois physiques qui régissent les mouvements de l’univers. Tous répudiaient les sentiments et les émotions, dépravés aux yeux des réformateurs religieux, irrationnels de l’avis des philosophes.
Les calvinistes austères, déterminés à s’améliorer dans leur profession, et les philosophes des Lumières, résolus à offrir des principes d’organisation rationnels au marché capitaliste naissant et aux administrations en expansion des États nationaux, ont contribué à créer un nouveau récit cosmologique qui allait gouverner l’Europe, l’Amérique et une grande partie du monde au XIXe siècle. L’homme nouveau de l’ère nouvelle serait seul devant son Dieu, seul sur le marché, seul aussi dans la nouvelle culture urbanisée, mais armé de la raison lui permettant de naviguer efficacement dans un univers mécanique que régissent les lois rationnelles de la physique, et dynamisé par la croyance dans le salut éternel qui l’attend dans l’au-delà, ou du moins dans une utopie matérielle réalisable à bref délai sur terre.

L’ascétisme rigoureux et le rationalisme austère n’ont pas été admis contestation. Un contre-mouvement puissant a créé un contre ancré dans une effusion débordante de sentiments et d’émotions, premières manifestations ont été ce que les historiens appellent âge du sentimentalisme » du XVIII siècle, puis l’époque romantique début du XIXe. Des entrailles de ces contre-courants est sortie, à l’aube de la modernité, une seconde grande vague d’empathie : elle est que grossir et approfondir celle qui avait commencé avec les humanistes du XVIe siècle, à l’extrême fin du Moyen Âge.
L’intérêt nouveau pour les émotions est perceptible dans le changent de sens du mot anglais sensible, qui signifiait initialement perspicace et « apte à la réflexion ». Au XVIIIe siècle, on l’utilise de s en plus, dans les œuvres littéraires, pour renvoyer aux sentiments et à la capacité d’exprimer des émotions nuancées, comme s « sensibilité ».
On apprend aux enfants à l’école que le XVIIème   siècle en Europe et en Amérique a été l’âge de la raison, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Ce siècle est très loin de se résumer à cela. Il a été le cadre d’un de fer grandiose entre la raison et l’émotion, d’une lutte entre deux évènements sociaux très différents pour déterminer le nouveau récit un âge laïque. Comme le souligne Louis Bredvold :
Nous n’admettons plus que le XVIIIe siècle ait été un âge de la prose et de la raison ; nous avons conscience qu’il était aussi un âge du sentiment : on a probablement versé davantage de larmes, dans la littérature comme dans la vie, pendant ce siècle qu’au suivant.
Selon l’avocat et philosophe britannique Owen Barfield, l’individu de cette époque menait une « double vie imaginative », l’une prise dans l’ordre et la raison de l’univers matériel et moral », l’autre dans « la sensibilité du petit univers du moi ».


Le désenchantement du monde par la froide logique analytique de la raison humaine a été attaqué de front grâce au « réenchantement de l’expérience », comme dit le sociologue Colin Campbell. Tel que le définit Eleanor Sickels, le sentimentalisme est « la doctrine ou la pratique de la culture – et de la manifestation – des émotions pour elles-mêmes ».
Il existe un large éventail d’émotions, mais c’est la gamme plus limite de celles qui sont liées à la tendresse, au souci de l’autre et à la comparaison que les sentimentalistes jugeaient cruciale. Si on admirait stoïques calvinistes et les héros des romans de chevalerie pour leur impassibilité, les nouveaux sentimentalistes bourgeois étaient d’autant plus estimés et fêtés qu’ils versaient brusquement des larmes et donnaient d’innombrables preuves de leur vulnérabilité. « On pourrait juger de l’âme de chaque homme par le degré d’émotion qu’il manifeste a théâtre », disait plaisamment le dramaturge français Louis-Sébastien Mercier.
La glorification de la vulnérabilité émotionnelle, au point de se donner en spectacle en public, n’avait jamais été observée dans aucun culture à aucune époque antérieure de l’histoire de l’humanité. Voici comment Eleanor Sickels décrit la sensibilité outrancière du nouvel  Homme du Sentiment :
Il est intensément réceptif à la plus petite pointe de joie ou de douleur en lui ou chez un autre. Il peut se pâmer de joie ou mourir de chagrin se réjouir de la bonne fortune d’un rival ou pleurer sur une triste histoire venue des antipodes ou sur la mort d’une souris apprivoisée. Et comme souvent, il se pique de poésie, il peut écrire des élégies na seulement sur les Noirs, qu’il ne comprend pas, mais même sur une tourterelle qui meurt d’un chagrin d’amour ou sur un rossignol qui perdu sa belle.
Des hommes adultes qui fondent en larmes ou sautent de joie pour un oui, pour un non : l’image est facile à ridiculiser, mais, sous ces excès d’émotion, il y avait l’incroyable changement alors en cours dans le psychisme humain, notamment chez les hommes des classes moyennes à moyennes-supérieures. Le fait même que le mâle vertueux, admiré, étai de plus en plus jugé à sa vulnérabilité constituait un extraordinaire tournant de l’histoire. Et il y avait encore plus important : l’effusion affective qu’exprimaient tant le discours social que la littérature de la période était essentiellement liée au souci du malheur des autres. Pour l’universitaire britannique Sir Brian Vickers, la sensibilité était
une réceptivité parfaite et une manifestation spontanée de sentiment vertueux, notamment ceux qui relèvent de la pitié, de la sympathie, de la bienveillance, du cœur ouvert en ce qu’il s’oppose à l’esprit prudent.
Certes, la nouvelle sensibilité a apporté son propre bagage d’émotions. Lorsque ce comportement est devenu à la mode, beaucoup ont ressenti une angoisse excessive à l’idée qu’ils ne manifestaient peut-être le degré approprié de solidarité affective, ils se sont alors interrogés leur déficit émotionnel, ou pis : ils ont feint un sentimentalisme exubérant par peur de l’ostracisme social. Après avoir lu The Man of Feeling d’Henry Mackenzie, Lady Louisa Stuart a confié qu’elle « craignait secrètement de ne pas pleurer assez pour se voir reconnaître une sensibilité convenable ». Campbell remarque que, pour d’autres, la catharsis émotionnelle devint un plaisir en soi, ce qui en faisait plutôt une expérience hédoniste.

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Société

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